Je n’ai pas décidé un matin de mener une croisade contre les géants américains. J’étais juste fatigué de subir leurs interfaces.
L’essentiel : En six mois, j’ai retiré Google et Amazon de l’infrastructure de Digitis. La téléphonie, l’hébergement et même les enregistrements d’appels de mes clients tournent sur des serveurs européens. Pas par idéologie, par accumulation de refus. Il me reste deux dépendances que je n’ai pas réussi à couper, et je préfère les nommer plutôt que de vendre un « 100% » que personne ne tient vraiment.
Pourquoi j’ai commencé : la friction, pas l’idéologie
Le point de départ n’a rien de noble. Un fournisseur dont l’interface refusait que mon gestionnaire de mots de passe remplisse le login. Un outil qui se dégradait à chaque mise à jour pour me pousser vers l’abonnement supérieur. Une dépendance de plus à un service que je ne contrôlais pas.
À chaque fois, le même réflexe : refuser de subir, et construire l’alternative. Pas par goût du bricolage, par agacement. Mis bout à bout sur six mois, ces petits refus ont fini par dessiner autre chose qu’une collection d’outils. Ils ont sorti mon entreprise des grandes plateformes américaines, presque sans que je l’aie planifié.
C’est une nuance qui compte. Les gens qui parlent de souveraineté numérique le font souvent comme d’un combat. Moi, j’y suis arrivé par une série de décisions très terre à terre, où la question n’était jamais « est-ce souverain ? » mais « est-ce que je veux encore dépendre de ça ? ».
Ce que ça change pour un opérateur télécom
Pour une entreprise télécom, le sujet n’est pas théorique. Il porte sur la donnée la plus sensible que je manipule : la voix de mes clients.
Quand un cabinet ou un courtier passe par notre PBX cloud, ses communications transitent par notre infrastructure. Les enregistrements d’appels, eux, finissent quelque part sur un disque. La vraie question pour lui, c’est : où ?
Chez Digitis, la réponse est simple. Tout reste en Europe. L’hébergement est chez un opérateur cloud allemand, les enregistrements d’appels sont stockés chez un fournisseur français. Aucun serveur américain dans la chaîne. Pour un client soumis au RGPD, ça veut dire que l’audio de ses conversations ne tombe pas sous le coup du CLOUD Act, cette loi qui permet aux autorités américaines de réclamer des données hébergées par une entreprise US, même quand ces données sont physiquement en Europe.
C’est probablement le point qui me distingue le plus, et le plus discrètement : peu d’opérateurs belges peuvent dire que la téléphonie qu’ils vendent, enregistrements compris, ne sort jamais du continent. La plupart revendent une couche posée sur du cloud américain sans toujours le savoir eux-mêmes.
Comment, concrètement, sans jargon
Je n’ai pas remplacé les GAFAM par un seul produit miracle. J’ai déplacé les briques une par une, en gardant un principe : chaque choix devait retirer une dépendance, pas en créer une nouvelle.
Le réseau privé qui relie mes machines tourne sur une solution que j’héberge moi-même, à la place d’un service où la clé reste chez l’éditeur. Les statistiques de mes sites passent par un outil sans cookie que j’héberge aussi, plutôt que par Google Analytics. Une partie du traitement par IA (transcription, voix de synthèse, génération audio) se fait en local, sur mes propres machines, donc rien ne part dans une API américaine.
Aucune de ces décisions n’était spectaculaire. Prises séparément, ce sont des choix techniques mineurs. C’est leur accumulation qui produit le résultat.
Les deux choses que je n’arrive toujours pas à lâcher
La partie que la plupart des gens passent sous silence quand ils racontent ce genre d’histoire, c’est celle-ci.
La première, c’est mon éditeur de code. J’écris l’infrastructure souveraine de Digitis dans Visual Studio Code, un logiciel Microsoft. L’ironie ne m’échappe pas. J’ai testé les alternatives, aucune ne tient la route pour mon usage quotidien, et je passe trop d’heures dedans pour me handicaper au nom d’un principe.
La seconde, c’est ma base de données. J’utilise Supabase, hébergé sur des serveurs Amazon. Là encore, j’ai cherché. Il existe des moyens de tout reconstruire soi-même, mais il faut alors empiler une dizaine de briques et en assurer la maintenance seul. Aujourd’hui, aucun produit n’offre la même puissance en restant pleinement souverain. J’ai donc signé un accord de traitement des données (DPA), j’ai cadré ce qui y transite, et j’assume. La communauté des développeurs qui partagent mes exigences fait globalement le même arbitrage.
Pourquoi je préfère dire 95% honnête que 100% marketing
Le « 100% souverain » est un argument de vente facile. Il est aussi presque toujours faux.
Pousser la pureté jusqu’au bout coûte un temps disproportionné pour fermer les dernières fuites, celles qui ne touchent ni mes clients ni leurs données. Mon éditeur de code ne voit passer aucune information client. Ma base de données est encadrée par un contrat et ne contient pas l’audio des appels. Ce sont des compromis de confort, pas des trous dans la coque.
Je préfère donc poser les choses clairement : ce qui compte vraiment, les données de mes clients, leur voix, mon infrastructure de production, est sorti des grandes plateformes américaines. Le reste, ces deux exceptions, je les nomme. Un dirigeant qui m’achète une solution mérite de savoir où sont les limites, pas un slogan rond qui se fissure au premier audit.
La souveraineté utile, ce n’est pas l’intégrisme. C’est déplacer ce qui est sensible, et être transparent sur ce qui ne l’est pas encore.
Pour qui ça vaut la peine
Cette démarche ne s’adresse pas à tout le monde. Si votre activité ne manipule pas de données sensibles, l’effort n’en vaut sans doute pas la chandelle.
Mais si vous dirigez une structure qui traite de la donnée client, des communications, des dossiers confidentiels, la question du « où » mérite d’être posée. Pas pour devenir intégriste de la souveraineté, simplement pour reprendre une part de contrôle que beaucoup ont cédée sans s’en rendre compte, un abonnement à la fois.
C’est exactement le raisonnement qui a guidé la façon dont je construis notre téléphonie cloud. Je ne l’ai pas pensée pour cocher une case marketing. Je l’ai pensée parce que je voulais d’abord la chose pour moi.
Et si je n’ai pas tout réussi à couper, au moins je sais précisément ce qu’il me reste à faire. Ça, déjà, c’est une forme de souveraineté.